Confinement : regards croisés avec Tahar Ben Jelloun

Confinement : regards croisés avec Tahar Ben Jelloun

Vous le savez peut-être, avec l’écrivain Tahar Ben Jelloun, nous avons une amitié forte, sincère et fidèle et ce depuis de très nombreuses années. En cette période de confinement, nous échangeons souvent par téléphone et j’ai décidé de publier ici, régulièrement et avec son accord bien sûr, les réponses de Tahar à mes questions concernant cette période si particulière que traverse notre pays et le monde, tel un roman.

 

Jalil : Comment ça va Tahar ? Es-tu confiné ? À Paris ou à Tanger ?

Tahar BJ : Je vais bien. Je suis confiné. Je ne sors pas du tout. Je ne vois personne. Je me suis préparé mentalement à une situation d’isolement, ce qui est différent de la solitude. Ma fille ainée m’apporte des provisions une fois par semaine. J’avoue que l’appétit n’est pas toujours là.
Je suis chez moi à Paris. Avec mes enfants, mes amis et aussi des personnes que je connais et que j’estime, je parle au téléphone. On se tient au courant. On commente l’actualité et on raconte des histoires drôles. Surtout on ne se lamente pas. On constate la gravité de la catastrophe et on soupire.

Jalil : Comment occupes-tu tes journées ? Quel Tahar prend le pas sur les autres dans ce confinement : l’écrivain, le poète, le peintre, le journaliste-chroniqueur, le philosophe, … ?

Tahar BJ : Mes journées sont ponctuées de manière assez rituelle : le matin, j’essaie de rester au lit jusqu’à 9 h ; ensuite, toilette, douche, je me rase, je m’habille comme si je dois aller à la rencontre d’une personne ; je prends le petit déjeuner, café, pain complet et fromage. (surtout ne pas rester en pyjama, c’est la porte ouverte à la dépression). Il ne faut surtout pas se laisser aller et être négligé.
Vers 10h, je suis à mon bureau, et je fais ce que je faisais d’habitude : je vois mes mails ; j’y réponds ; je lis la presse ; je m’informe sur la situation au Maroc.
A partir de 11h, une demi-heure de gymnastique. (que je renouvelle en fin de journée).
Ensuite : séance téléphone. Je passe une dizaine de coups de fil.
Curieusement, le confinement ne sied pas à l’écriture. J’écris mes chroniques pour le 360.ma (lundi) et de temps en temps pour le Point.fr et la Stampa (Italie) ou El Pais (Espagne).
13h : déjeuner. C’est rapide, car je n’aime pas manger seul.
13h30 à 16h30 : sieste (éveillé) ; je regarde une série ou un film.
17h : Je dessine et j’écris un bref poème illustrant la situation que nous vivons.
18h : je lis. Je lis les premiers romans (pour le Goncourt du 1er roman) et aussi des livres de nouvelles pour le prix aussi.
19h : je regarde les infos ; je passe de moins en moins de temps à regarder la télé (pas plus d’une quarantaine de minutes). La télé c’est assommant et puis c’est décourageant ; aucune bonne nouvelle (par exemple nous dire le nombre de personnes infectées et guéries).
20h : Dîner aussi rapide que le déjeuner.
20h30 : je reviens au dessin du jour ; je le retravaille ; je cherche le texte à écrire etc.
21H30 ou 22h : je me mets au lit, et de nouveau je reprends la série ou un film.
Avant de m’endormir je lis de la poésie ( en ce moment je lis Pessoa, Garcia Lorca, Aragon, Mallarmé, Darwich).
J’ai du mal à trouver le sommeil. Finalement, j’arrive à m’endormir en prenant un demi calmant.

Jalil : Que t’inspire cette situation de confinement ? Est-ce un mal pour un bien ? Trouves-tu un quelque avantage à être confiné ? À ce que tout le monde soit confiné ?

Tahar BJ : Le confinement est chose étrange ; on découvre que le temps c’est nous, la preuve, tous les matins je suis obligé de voir sur mon téléphone quel jour on est ! Ce n’est pas parce que nous avons du temps, que ce temps est bien utilisé. Pour moi, le confinement n’incite pas à l’écriture. j’aime arracher du temps pour écrire. Là, le temps est offert et je n’ai pas d’appétit pour en profiter. Cette nuit, on change d’heure ; je n’en vois pas l’utilité ni la nécessité ; c’est le gouvernement qui pratique de l’humour !
Oui, le confinement est fondamental : c’est le meilleur rempart contre le virus. Tu ne sors pas, tu n’es en contact avec personne, donc le virus ne se propage pas. Il faut prendre très au sérieux le confinement.

Jalil : Cette crise, c’est aussi le temps du ralentissement, de la réflexion, du retour à l’essentiel… As-tu espoir que nos sociétés en sortent grandies ?

Tahar BJ : On réfléchit, on pense, on considère les choses mais l’important c’est de vivre au présent. Ne pas se projeter dans le futur. Il faut vivre ce qui nous arrive avec sagesse : vivre le présent et en goûter chaque minute. Ce qui n’empêche pas de faire une auto analyse et de prendre des résolutions, une façon de passer le temps.
En tout cas, je me permets de conseiller à mes amis de lire, lire et relire. Le livre est un ami, un invité permanent pour le plaisir, la joie et la fantaisie. Et nous avons besoin de fantaisie.

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Poème illustrant le dessin de Tahar Ben Jelloun le premier jour du confinement :

« L’immense solitude m’a pris par la main et m’a sommé de ne plus bouger
Elle est froide et sourde
Elle prend toute la place
En avalant le temps elle s’est tassée
Et moi je ne pense même pas ouvrir les fenêtres pour qu’elle s’en aille
J’ai peur qu’elle me dissolve dans sa blancheur opaque. »

Paris, 16 mars 2020, premier jour de confinement.
Tahar Ben Jelloun

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